Magazine Comptable-Matières Pour la formation et l'entrepreneuriat coopératif

LE PARI DISCRET DU CHAMPIGNON

JOSEPH-LE BEAU OLINGA Par 0

Dans Economie

À MEYO-CNPS, GLOBAL AGRIE transforme des rafles de maïs en pleurotes et une activité encore jeune en projet économique. Derrière les sacs de substrat et les récoltes quotidiennes, une réalité apparaît : la myciculture peut créer de l’emploi, valoriser une matière agricole et ouvrir une voie nouvelle à l’entrepreneuriat. Mais elle exige aussi formation, rigueur, débouchés et maîtrise des contaminations.

Le champignon comme révélateur d’une autre agriculture

Dans une agriculture où l’on mesure souvent la réussite à l’aune des hectares cultivés, il existe des exploitations qui racontent une autre histoire.

Ici, pas de longues parcelles à perte de vue. Le travail se déroule entre une salle de production, une salle de fructification, un espace de conservation et une salle de pasteurisation. L’eau provient d’un forage. Les sacs plastiques remplacent les sillons. Et, à la place d’une récolte traditionnelle, des pleurotes apparaissent sur un substrat de rafles de maïs.

C’est le modèle expérimenté par GLOBAL AGRIE, une coopérative implantée à MEYO-CNPS et active depuis février 2026. Son unité produit actuellement 5 à 25 kg de champignons par jour et compte 15 emplois directs, principalement occupés par des jeunes.

 

Dans la salle de fructification. Les pleurotes émergent des sacs de substrat préparés à partir de rafles de maïs

La première force du modèle tient à son faible besoin en foncier comparé aux cultures de plein champ. La valeur est créée moins par la superficie que par la maîtrise d’un environnement de production : substrat, mycélium, humidité, température, hygiène et organisation du travail.

Ce n’est pas pour autant une activité facile. Le champignon est exigeant. Une contamination peut détruire une partie d’un lot, et l’exploitation identifie Trichoderma parmi ses principales causes de pertes. La rentabilité dépend donc, selon GLOBAL AGRIE, de la maîtrise du processus et du maintien du taux de contamination sous le seuil de 5 %.

Le projet est encore jeune. Son ambition, elle, est déjà calibrée à une autre échelle : 100 kg par jour, puis 500 kg. Entre ces deux chiffres se trouve toute la question du passage d’une activité prometteuse à une entreprise agricole capable de changer d’échelle.

Avant le marché, il y a le savoir-faire

L’itinéraire de monsieur FOTSO EBOKO Jean Paul donne un visage à cette aventure. Coordonnateur des travaux de GLOBAL AGRIE, ses débuts dans l’agriculture ne remontent qu’à quelques mois.

Il ne vient donc pas à la myciculture par tradition familiale ou par longue expérience agricole. Il y arrive d’abord par nécessité : la recherche d’un emploi et d’une source de revenu. Puis la découverte des possibilités de l’activité transforme cette nécessité en intérêt professionnel.

Avant d’intégrer le personnel, il suit un mois de formation en myciculture au sein de la coopérative. Le parcours est révélateur : dans ce métier, le premier investissement n’est pas seulement financier. Il est aussi technique.

« On ne s’improvise pas myciculteur » pourrait résumer l’expérience. La culture en sac demande de maintenir un environnement suffisamment stable pour que le mycélium colonise le substrat et que la fructification se déroule dans de bonnes conditions.

De la rafle au pleurote

Rafle larguéeOpération d'incubation

Chez GLOBAL AGRIE, le substrat est constitué de rafles de maïs. Pour produire ses champignons l’équipe de GLOBAL AGRIE utilise le procédé dit de culture en sac. C’est un protocole dans lequel la rafle est broyée, associée au mycélium et à une solution nutritive, puis conditionnée en sacs plastique avant la phase de pasteurisation.

Cette description est importante à un double titre. D’abord parce qu’elle montre comment un sous-produit agricole entre dans une chaîne de valeur. Ensuite parce qu’elle rappelle que le substrat n’est pas un simple support : sa préparation conditionne directement la qualité du lot.

L’exploitation indique une durée moyenne de trois mois par cycle et affirme obtenir trois récoltes avec un même substrat. Pour maintenir les conditions de production, elle utilise notamment un système d’irrigation ; un plafond de paille placé sous la tôle contribue à limiter l’impact de la chaleur, tandis que le bâtiment est autant que possible protégé contre les agents pathogènes transportés par le vent.

Pleurote émergent du sac de substrat

La récolte est la partie visible d’un processus beaucoup plus long. La production repose en amont sur la préparation du substrat, la pasteurisation, l’ensemencement et la gestion des conditions de fructification.

Une matière première disponible… mais pas toujours

La rafle de maïs apparaît comme une opportunité et, paradoxalement, comme un verrou. GLOBAL AGRIE explique que la difficulté d’en obtenir suffisamment l’empêche de tourner à plein régime. Le problème n’est donc pas seulement de savoir produire le champignon : il faut aussi sécuriser l’approvisionnement de l’unité.

 

 

Le vrai test : vendre, conserver, livrer

M. ABEGA ALEGA Gérôme ; Agent de production

Une production agricole ne devient une activité économique que lorsqu’elle rencontre un marché. Sur ce point, le signal donné par M. ABEGA MEBOMA Jérôme est clair : « L’exploitation arrive à écouler aisément sa production ; mais, ne réussit pas encore à satisfaire toute la demande.

Les ménages constituent sa principale clientèle. Restaurateurs et boulangeries passent également commande. La commercialisation se fait sur le site de production, via différents points de vente et sur des plateformes numériques. »

Cette diversité de débouchés est importante pour un produit frais, dont la valeur dépend fortement de la régularité de la qualité et de la capacité à livrer. Le transport constitue d’ailleurs un point de fragilité : l’exploitation cite l’état des routes comme une difficulté, même si elle estime ne pas rencontrer de problème majeur de conservation.

Quand le frais ne suffit plus

Le séchage offre une solution de valorisation et de gestion des pertes. GLOBAL AGRIE indique utiliser, sur commande ou lorsque nécessaire, un séchoir artisanal et un séchoir électrique.

Les prix communiqués par l’exploitation montrent l’écart entre les deux formes : 3 500 à 4 000 FCFA le kilogramme pour le champignon frais et 40 000 FCFA le kilogramme pour le champignon sec. Ces montants sont ceux déclarés par GLOBAL AGRIE ; ils ne doivent pas être interprétés comme un prix de référence pour tout le Cameroun.

 

 

La leçon économique est plus intéressante que le chiffre lui-même : la transformation peut devenir un outil de conservation, d’élargissement des débouchés et de différenciation du produit.

Rentabilité : le rendement technique ne suffit pas

GLOBAL AGRIE estime que la myciculture présente un bon retour sur investissement, mais conditionne cette rentabilité à deux variables : la maîtrise du processus et le contrôle du taux de contamination. L’exploitation estime, dans son propre cas et avec son niveau actuel de production, que l’investissement initial pourrait être amorti sur deux à trois ans.

Les principaux coûts de production cités sont l’achat du substrat et du bois de chauffage. Cette information mérite attention : une analyse économique sérieuse ne doit pas se limiter au prix de vente du kilogramme. Elle doit intégrer les intrants, l’énergie, la main-d’œuvre, les pertes liées aux contaminations, le conditionnement, le transport et le temps de production.

Autrement dit, le champignon peut être rentable ; il ne l’est pas automatiquement. La marge se gagne d’abord dans la maîtrise des pertes.

Quinze emplois, mais une chaîne encore intégrée

 

L’unité revendique 15 emplois directs, principalement occupés par des jeunes hommes et des jeunes femmes d’environ 30 ans. Mais GLOBAL AGRIE précise ne travailler actuellement avec aucun autre producteur : sa chaîne de production est encore largement intégrée en interne.

C’est à la fois une force et une limite. Une organisation intégrée permet de contrôler davantage d’étapes. Mais une filière prend réellement de l’ampleur lorsque des activités spécialisées apparaissent autour du producteur : fourniture régulière de substrats, mycélium de qualité, équipements, conditionnement, transport, transformation et distribution.

Le champignon ne pardonne ni l’improvisation ni les ruptures de chaîne

WALTER DAKI ; Directeur technique

L’homme du champignon nous enseigne que : « L’image d’une activité légère, accessible avec quelques sacs et un peu de substrat, serait trompeuse. L’expérience de GLOBAL AGRIE fait apparaître au moins quatre contraintes structurantes : la contamination, l’approvisionnement en matières premières, la disponibilité du mycélium et l’accès à des équipements adaptés. »

Selon le Directeur technique, M. WALTER DAKI le premier verrou est biologique. L’exploitation cite Trichoderma parmi ses principales causes de pertes. Pour réduire le risque, elle mise sur une hygiène stricte au moment de l’ensemencement et sur une pasteurisation de quatre à huit heures.

Le deuxième est logistique : les rafles de maïs ne sont pas toujours disponibles en quantité suffisante. Le troisième concerne le mycélium. GLOBAL AGRIE produit sa propre semence, mais estime qu’un mycélium de qualité reste difficile à trouver régulièrement sur le marché camerounais.

Le quatrième est celui de l’infrastructure. Pour passer à l’échelle supérieure, monsieur WALTER DAKI préconise la modernisation des bâtiments et la mécanisation de certaines étapes.

Une économie circulaire… jusqu’où ?

La rafle de maïs donne au projet une dimension intéressante de valorisation des sous-produits agricoles. Mais il faut rester précis : l’expérience décrite ne constitue pas encore une boucle entièrement circulaire. Une fois le potentiel du substrat épuisé, GLOBAL AGRIE indique que les rafles sont simplement jetées. Le modèle valorise donc une matière agricole en amont, mais la question de la seconde vie du substrat usé reste ouverte.

Cette limite n’annule pas l’intérêt du procédé. Elle montre au contraire un axe possible de développement : explorer, à terme, les usages du substrat après production plutôt que de considérer son cycle comme terminé après la dernière récolte.

Structurer avant de massifier

L'HOMME DU CHAMPIGNON ; WALTER DAKI

 l’interrogation de savoir sur quels axes faut-il s’accentuer pour l’émancipation de la myciculture ? M. WALTER déclare : « Le développement de la filière passe d’abord par la formation, les subventions, la promotion du savoir-faire local et une meilleure communication sur les techniques modernes de production. »

Le propos est important dans un secteur où les informations circulant sur les réseaux sociaux peuvent donner l’illusion d’une activité facile et rapidement lucrative. L’exploitation recommande au contraire une formation spécifique et le démarrage par un projet pilote.

Cette approche a une portée plus large : avant de parler d’industrialisation, il faut sécuriser les compétences, les intrants, la qualité et le marché.

Le prochain défi n’est plus de produire. C’est de changer d’échelle.

AUJOURD’HUI

PROCHAINE ÉTAPE

OBJECTIF À TERME

5–25 kg/jour phase pilote

100 kg/jour montée en capacité

500 kg/jour objectif annoncé

GLOBAL AGRIE projette d’atteindre 100 kg de champignons par jour, puis 500 kg. L’exploitation envisage également d’élargir sa gamme aux champignons destinés à l’industrie pharmaceutique et de rechercher, à terme, des débouchés au-delà du marché local.

Ces ambitions restent des objectifs déclarés. Leur réalisation dépendra de la capacité à moderniser les bâtiments, mécaniser certaines opérations, sécuriser l’approvisionnement en rafles, maintenir la qualité du mycélium et préserver une maîtrise sanitaire suffisante lorsque les volumes augmenteront.

C’est précisément ce qui rend l’expérience intéressante pour l’entrepreneuriat agricole camerounais. Le véritable passage à l’échelle ne consiste pas simplement à multiplier le nombre de sacs. Il faut transformer une production artisanale ou semi-artisanale en système reproductible, contrôlable et économiquement prévisible.

Le signal envoyé aux jeunes

 

Le message de monsieur FOTSO EBOKO Jean Paul est finalement moins spectaculaire que les objectifs de production. Il conseille à la jeunesse : patience et persévérance. Il invite les candidats à se former, à commencer petit et à ne pas confondre potentiel économique et enrichissement immédiat.

Cette prudence est probablement l’un des enseignements les plus solides de l’expérience. Une activité agricole innovante ne devient pas une opportunité parce qu’elle est nouvelle. Elle le devient lorsqu’elle parvient à articuler une technique maîtrisée, une matière première disponible, un marché solvable, une logistique fiable et une économie viable.

Une filière à construire, pas un eldorado à vendre

Le cas de GLOBAL AGRIE ne permet pas, à lui seul, de mesurer la taille du marché camerounais du champignon ni de conclure à la rentabilité de toutes les exploitations. Il montre cependant, à l’échelle d’une unité en phase pilote, plusieurs éléments concrets : une production qui existe, des clients identifiés, 15 emplois directs, une possibilité de transformation par séchage et un projet d’augmentation des volumes.

À MEYO-CNPS, le champignon pousse donc dans deux directions à la fois : dans les sacs de substrat, où il devient produit agricole, et dans l’économie locale, où il devient activité, emploi et expérience entrepreneuriale.

Le pari mérite d’être observé avec sérieux — non comme une promesse miracle, mais comme une expérimentation dont les réussites, les contraintes et les limites peuvent nourrir la réflexion sur les nouvelles agricultures camerounaises.

Le champignon ne demande pas d’abord davantage de terres.

Il demande davantage de maîtrise.

Salle de fructification

 

★ ★ ★ ★ ★
Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Anti-spam